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gourbet ou oyat ?

L’étymologie de gourbet (ammophila arenaria Ml) comme celle de oyat est inconnue, mais l’histoire du nom gourbet,  de la plante et de son utilisation pour fixer les dunes est un bon exemple de l’histoire de la langue française en général, à savoir que le mot gascon gourbet a pratiquement disparu.

gourbetAbonné aux Actualités de Télébotanica, j’y trouve une Brève intitulée « Sauvons le Gourbet »qui fait tilt.  Un vieux mot gascon mis au rebut et remplacé par oyat un mot picard.  Dans la Brève il y a un lien vers l’article de Gilles Granereau intitulé Rendez-nous le gourbet !

Dans le CNRTL l’histoire du mot  gourbet   est réduit à ceci:

Étymol. et Hist. 1846 (Besch.). Terme dial. du Sud-Ouest désignant l’oyat, d’orig. inc. (FEW t. 21, p. 204b).

Dans le FEW XXI, 204 nous retrouvons les attestations du Sud-Ouest:

gourbetFEW21,201Gilles Granereau écrit que « pour d’obscures raisons ce nom a disparu du langage au profit de celui d’oyat dont l’usage originel est beaucoup plus nordique ».    Oyat est un mot picard.

Grâce à l’article de Gilles Granereau nous pouvons donner une première attestation de gourbet avec beaucoup de précision : le 29 juillet 1307, à Bayonne.  Cela fait plus de 5 siècles.  Cette attestation se trouve à la p.128 du Livre des Etablissements , publié en 1897, par l’Imprimerie Lamaignère (mais pas encore numérisé), un recueil des arrêtés municipaux de la ville de Bayonne des XIIIe et XIVe siècles. La ville de Bayonne « fait défense absolue de faucher, tailler et transporter le gurbet »  depuis la Pointe jusqu’à la roche d’Igasc,  proche de la Chambre d’Amour.

Il faudra que quelqu’un aille aux Archives de Bayonne pour trouver l’original, qui doit être en latin ou en gascon, ce qui expliquerait en même temps la graphie -u- , probablement prononcée -ou-.

L’utilisation du gourbet pour fixer les dunes date en effet du XIVe siècle. (Wikipedia en néerlandais « helmgras »)

Aliboufier ‘styrax officinalis’

Aliboufier « Styrax officinalis L. ». Alibofis « testicules » grossier.Marseille.

Dans le Flore populaire de la France ou histoire naturelle des plantes dans leurs rapports avec la linguistique et le folklore. d’Eugène Rolland volume 7, p.254 nous trouvons les attestations suivantes:

AliboufierRLFl7_254Le texte de 1605  publié par Ch. Joret se trouve grâce à Gallica ici. Il s’agit de la liste des plantes que Peiresc a envoyé  au célèbre botaniste de Leyde Clusius ( Charles de l’Ecluse) qui devait les récupérer à la foire de Francfort1. Comme il ne connaissait pas très bien les noms scientifiques de l’époque il ajoutait les noms provençaux, parfois habillés  à la française.  Il s’agit des semences que Peiresc a ramassés dans les champs en allant à la chasse, tantôt sur les rivages de la mer, tantôt dans les bois et nommément dans le terroir de Beaugensier2

Joret donne le nom de la plante et des graines :

PeirescStyraxVoir l’image en bas de page pour l’original !

L’étymologie de alibouffier est inconnue selon le FEW XXI,183, mais l’auteur pense qu’il s’agit d’un mot d’origine orientale.  En effet,   d’après l’article de Wikipedia Pline écrit que cet arbuste pousse en Syrie et que là-bas on s’en sert comme parfum et que l’on l’emploie aussi dans la médecine durant l’Antiquité romaine . Le Wiki anglais  ajoute « This species is native to southern Europe and the Middle East. » La plante se trouve peut-être aussi dans la région marseillaise; voir l’extrait de Telebotanica ci-dessous.  Il y a un article Wikipedia en arabe sur le styrax mais il m’est inaccessible.

Ce qui est étonnant  est le fait que le mot semble vivant en français régional de Marseille Dans le Petit lexique commenté du parler Marseillais je trouve :

Alibòfis   » testicules » grossier, et l’auteur donne quelques exemples:

« Arrête de me gonfler les alibòfis…  »
 » Vé Laurent Blanc dans le mur, d’une main il se protège le moure*, et de l’autre les alibòfis…  » *

Trouve sans doute son origine dans aliboufier, nom provençal du Styrax, arbrisseau qui fournit un baume. Ses fruits ont été assimilés, dans la langue populaire, aux parties génitales de l’homme.

La fantaisie  marseillaise n’a pas de limites :

Styrax_officinalis_fruitsstyrax officinalis fruits

Il y a une page dans  Telebotanica consacrée au Styrax  à consulter,  qui se termine ainsi:

Le Styrax officinal, plus connu en Provence sous le nom d’aliboufier, est-il indigène dans le département du Var ? Cette question que s’est posée LEGRE en 1897 n’a toujours pas reçu de réponse satisfaisante à ce jour ; et pourtant il est probable qu’avant LEGRE, lorsque au XVIe siècle Pierre PENA et Mathias DE LOBEL, en voyage d’étude, découvrirent à Solliès ce même Styrax, la question de son indigénat a du leur venir à l’esprit. Peut être même, les Chartreux en s’installant dans la forêt de Montrieux au début du XIIe siècle furent-ils étonnés d’y trouver cette plante, à moins bien entendu qu’elle n’y fût introduite ultérieurement par leur soin.

2e partie de l’inventaire de la boîte envoyée par Peiresc à la foire de Francfort pour Clusius.  La première partie se trouve dans l’article  tartonraire PeirescFicheClusisu2

 

  1. Voir mon article tartonraire sur les relations entre ces deux botanistes
  2. Il pourrait s’agir  de  la ferme de Beaugensiers dans le Var à  83210.Beaugentier. Beaugensier

Farrouche ‘trèfle incarnat’

Farrouch  « trèfle incarnat » . Farratchal « champ de farrouch » en Ariège. Étymologie: latin farrago « mélange de divers grains pour les bestiaux ». Si l’étymologie s’arrête là, elle a peu d’ intérêt. Ce serait comme une description du Rhône dans ce genre:

Le Rhône qui se jette dans la Méditerranée  à Marseille,  prend sa source vers 1 900 m d’altitude, au glacier de la Furka, à l’extrémité inférieure du glacier du Rhône, sur les pentes du massif de l’Aar-Gothard.

Pour en savoir plus nous devons retracer l’histoire 1. de la forme du mot, 2. du sens et 3. de la plante.

farouche

1. Les Romains  disaient aussi ferrago , ce qu’on explique  comme une dissimilation des deux –a-. Ferrago est à l’origine de toutes les  formes romanes, catalan ferratge, italien ferrano, espagnol herrén, portugais ferrãn.  Dans les parlers occitans nous trouvons aussi bien les formes ferratje ou farratge,  par l’effet d’une re-assimilation au cours des siècles. Les premières attestations  comme ferratja, ferraya « terrain planté en fourrage »  viennent des Alpes-Maritimes.  L’abbé de Sauvages (S1) écrit : fëraâjhë « escourgeon » s.m. espèce d’orge qu’on fait manger aux chevaux en verd. » A Cahors ferratse est le « maïs à fourrage ».

2. Dans toutes ces attestations le sens est assez proche de celui du mot latin farrago  et désigne une plante verte qui sert de fourrage pour les bestiaux, mais en Espagne  le sens de  farratge  s’est restreint dans la pratique à « trèfle incarnat », probablement parce qu’il y réussissait très bien. En tout cas en espagnol il s’appelle aussi Trébol del Rosellon et en français trèfle du Rousssillon.  

3. Le FEW propose avec hésitation d’expliquer le –ou-  ( farroutcho)  des formes languedociennes et gasconnes par influence du mot rouge.  Le fait que j’ai trouvé la forme farrucha  pour l’espagnol avec la localisation de la plante en Catalogne, où cette plante s’appelle farratge  reste contradictoire. 1

3. C’est à partir de l’Espagne que le farouch s’est répandu  comme plante de fourrage dans tout le Midi et ensuite vers le Nord du pays.  En 1795 farouch est attesté en français.   Je dois vous renvoyer vers le livre de Pierre Joigneaux si vous voulez en savoir plus2 Voici un extrait  concernant le farouch en Ariège:

FarouchJoigneaux1et

FarrouchJoigneaux2 

FEW III,421-422.

Catalan:

farroig ‘fenc’  m BOT/AGR Fenc 1.
farratge « Blat de moro tallat abans de granar que hom dóna com a aliment al bestiar. » Le Diccionari catalan complète : « 1364; del ll. farrāgo, -agĭnis ‘grana per al bestiar’, der. de far, farris ‘blat’.

  1. J’ai trouvé quelques rares attestations d’un espagnol farrucha: dans l’Herbario Virtual  il y a les noms suivants: Nom comú català : Fenc. Nom comú castellà : Farrucha. Trébol encarnado. Distribució per províncies : Barcelona. Girona. Lleida. Dans  l’article Wikipedia Trifolium incarnatum  espagnol ,et dans un autre site espagnol ,mais dans aucun dictionnaire.
  2. Plusieurs pages intéressantes sur la luzerne pour les agriculteurs bio dans le Languedoc. Voir Joigneaux, p.316

carbonara, carbounat

Dans le site Druide, Histoire de mots, festival de pâtes, l’auteur raconte l’origine et le succès de la recette spaghetti alla carbonara.  Comme étymologie du nom carbonara il propose carbo « charbon » parce que les petits grains de poivre noir  se détachent des pâtes blanches comme des grains de charbon.

Carbonara

Une bonne explication. En occitan  carbounat signifie « blé niellé; nielle ».  La nielle est une plante à graines noires et toxiques, qui pousse souvent dans les blés. FEW II,358

Nielle_capsulecapsule de nielle

niellenielle de blé dans un jardin

 

Le niellage est une technique d’orfèvrerie très ancienne.

caoussido ‘chardon’

Caoussido caussido  ‘chardon aux ânes’ (onopordum acanthium) ou « chardon des champs »(cirsium arvense)  est répandu dans tout le Midi de la France. L’étymologie latin *calcita pose quelques problèmes.

Cirsium_arvense0

chardon des champs (circium arvense)

Onopordum_acanthium_002

et chardon aux ânes (Onopordum_acanthium)

Caoussido  comme chardon  en français est utilisé pour des plantes qui appartiennent à des familles différentes.

La première attestation du latin médiéval calcida date du début du XIIe siècle, dans le Liber floridus de Lambertus de Sancto Audomaro. (consultable chez Gallica). Un très bel article avec de magnifiques illustrations dans Wikipedia.

Arbres symbolisant les Huit Béatitudes

Arbres symbolisant les Huit Béatitudes

En latin on ne trouve que les mots chalceos, calcetum et chalca chez Pline qui les a emprunté au grec χαλκειος, χαλκη (chalkeios, chalkè) qui désignent une plante avec des épines.  Le petit problème qui se pose est la terminaison en -ido. Le fait que ce nom ne se trouve que dans le Midi permet de supposer qu’il y a été introduit  directement par les Grecs, surtout parce qu’il était très utilisé en médecine, en particulier pour le traitement des varices.

FEW XXI, 189 chardon