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Huitante

Huitante « quatre-vingts ». Que c’est simple de dire huitante et nonante au lieu de faire des calculs : 4 x 20 + 10 = 90.
Dans le domaine galloroman, ce ne sont que les régions restées plus ou moins longtemps hors de l’influence du français, c’est-à-dire du patois de l’Ile de France, qui ont pu garder le latin octoginta, comme la Suisse,  la vallée d’Aoste, le Québec et dans le domaine occitan les Cévennes et l’Ardèche.  Dans  Séguier2, qui date du  début 18e s.!, j’ai trouvé à la p.5 au recto: huitante , nonante et même milant pour « 1 million ». L’abbé de Sauvages écrit : « iuétanta : quatre vingt & non huitante ».  Il nous reste milanta « un grand nombre » dans Alibert s.v. mil .
Le dictionnaire Panoccitan propose uech 8, ochanta 80 et nonanta 90.

Inquet, enquestres

Inquet « crochet; hameçon ». Un visiteuse, enseignante en occitan, m’écrit : « L’inquet désigne le marché des brocanteurs et bouquinistes qui se tenait autour de la basilique St Sernin à Toulouse jusqu’à il y a peu de temps ».  Je viens de participer à l’inquet de Manduel et  la métaphore « crochet, hameçon > marché de brocante », me semble à propos; c’est essayer de hameçonner les clients.  Elle ajoute que c’est aussi avec un inquet (crochet) que les pelharòts (chiffonniers) fouillaient pour rechercher de la marchandise.  La  Calandreta de Toulouse organise depuis quelques années un  Inquet.      Le latin avait le mot hamus « crochet, hameçon » et ce mot vit encore en italien amo, catalan ham, sarde amu, basque amu. Par l’évolution de la prononciation le mot s’était réduit en langue d’oïl à un seul son : /ain/. Très tôt on a senti le besoin de le rallonger avec un suffixe et c’est le diminutif -eson qui a gagné:  hameson, attesté depuis ca.1100 ametson. Je ne sais qui a décidé de compliquer la tâche des profs de français et d’écrire hameçon! ?

Dans quelques coins de la Gaule,  un autre suffixe, à savoir : -ica > *hamica s’ést imposé et  s’est maintenu en Wallonie, loin de Paris : Liège inge, dép. de la Manche angue , le Forez ainche et en Béarn anque, angue. Mais pour les pécheurs du Midi, à partir de Pézenas jusqu’à l’Atlantique, cela ne suffisait pas. Peut-être avaient-ils peur d’une confusion avec anca « fesse » . En tout cas on a  ajouté un deuxième diminutif -ittu : hamus + -ica + -itta, ou -ittu : inquèt « hameçon », le plus souvent masculin mais en béarnais féminin enquete.

Je ne suis pas sûr si le mot  enquestres « vieux objets »  fait partie de la même famille, mais l’utilisation d’un inquet  par les pelharòts  sur un Inquet comme celui de Toulouse, le rend possible.

Commentaires des visiteurs:

Gérard Jourdan m’écrit :

Dans mon village de MONTAGNAC (Hérault) les vieux employaient le terme « enclastre » pour désigner un objet encombrant et inutilisé dont on voulait se débarasser et qui encombrait les greniers. Mistral (page 891 du tome 1) indique pour « encastre » la signification « vieux meuble encombrant ».
Cordialement
Gérard Jourdan

Irange

Irange « orange ». Pourquoi dit-on irange de la rive droite du Rhone jusqu’en Béarn et en basque iranja? Mystère! Et pourquoi arange en provençal? A l’est du Rhône le mot arange, attesté (provisoirement) depuis 1373, est venu avec le fruit du Sud de l’Italie : arancia. L’étymologie est l’arabe naranga « orange ». Une narange est rapidement passé dans la prononciation à une arange. Le fruit désigné par arange / irange au Moyen Age est l’orange amère, qui en français moderne s’appelle aussi bigarade, un autre mot emprunté au provençal bigarrado « espèce d’orange aigre, chinois » (Mistral t. 1) dérivé du prov. bigarra, de même origine. que bigarrer*; le subst. m. fr. bigarrat est emprunté au prov. bigarrat, part. passé du verbe bigarra. (TLF)

Une carte géo-linguistique  de l’Europe des différents types lexicaux, publié dans Reddit par Bezbojnicul.

cliquez sur la carte pour l’agrandir

Ce sont les Perses qui ont fait connaître la naranga aux Arabes. Au 11e siècle elle est cultivée en Sicile et de là elle s’est répandue autour du bassin méditerranéen. Dans le Nord de l’Italie, comme dans la péninsule ibérique et en grec on trouve les formesoù l’initiale n- a été conservée : espagnol naranja, catalan naronja. Elle se retrouve en hongrois, narancs, qui l’a emprunté au persan en passant par le turc.
En Sicile una narancia est devenue una aranciu avec des hésitations entre le masculin et le féminin arancia, arancio. Les formes galloromanes viennent donc du Sud de l’Italie. Le féminin y domine parce que en franàçais les noms des fruits sont féminins en général. Je pense que la différence entre le provençal arange et le languedocien  irange s’explique par une différence d’origine d’importation. Cela reste à prouver par une recherche dans les dialectes siciliens. Il est très curieux que la forme provençale arange, aranje se retrouve en moyen néerlandais et dans les parlers de l’ouest des Flandres (L. De Bo, Westvlaamsch Idioticon, p.1308-9).

Vera Grau Idali m’a fourni les corrections suivantes en ce qui concerne le catalan:

article « orange » : aranja en catalan est le pomélo. orange = taronja, toronja, rouss. formes plus etymologiques : toronjo/toronge

NARONJA f. o naranja
Poncem; fruit de l’arbre Citrus medica, semblant a la taronja, però agre i de pell molt berrugosa; cast. toronja. Ab such de malgranes, ho de limons, ho de taronges, ho de naronges, Arn. Vil. ii, 180. Jo que per salvar-lo aniria a cercar les tres naronges d’or passant per la boca del drac, Ruyra Flames 98.
Fon.: nəɾɔ́ɲʒə (or.); naɾɔ́ɲʤa, naɾɔ́ɲʧa (val.).
Var. form.: naranja (Llimones, naranges y taronges, Libre de la Pesta, 70, ap. Aguiló Dicc.); naranxa (A curar puhagra prin escorxa de frexa e de pomer e de naranxa, Flos medic. 121).
Etim.: de l’àrab naranja ‘taronja’.

TARONJO m.
Taronja (Rosselló, Conflent, Cadaqués). «Aquests toronjos són bons». Lo suc del taronjo, Agustí Secr. 132.
Fon.: təɾɔ́ɲʒu (Cadaqués); tuɾɔ́ɲʒu (Perpinyà, Conflent).

Quand les Portugais ont ramené l’orange douce de Chine au 16e siècle, le nom de l’orange amère est tout naturellement passée à l’orange douce.
En néerlandais moderne l’orange douce s’appelle sinaasappel « pomme de Chine » , Apfelsine en allemand.

 

Willem Alexander, Prince d’Orange

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Orange. La forme avec o- initial a conquis le monde. En général on dit que le nom orange n’a rien à voir avec la ville d’Orange. Pourtant la seule explication et la plus probable est que le o- vient d’une confusion avec le nom de la ville d’Orange. Comment? Quand le fruit apparaît dans le Nord de la France autour de 1200, il est appelé pume orenge, pomme d’orenge par ex. dans le Cantique des cantiques ; orenge tout seul n’apparaît que vers 1400. Pomme d’orange est un emprunt – traduction de l’italien melarancia « orange ». Le nom pomme d’orange a suivi le commerce du fruit vers le Nord de l’Europe : allemand Pomeranze, suisse-allemand bumeranz, néerlandais pomerans orange amère ou aigre; suédois pomerans et traduit en breton avalloanjez. Le o- viendrait d’une interprétation de pomme d’orange, comme pomme (de la ville) d’Orange, puisque les oranges venaient du Midi.
Pour une histoire analogue, voir l’article sur le serp volant.

Au Pays Bas où règne la Maison d’Orange, le mot oranje n’a été gardé que pour la couleur, qui est devenue le symbole national.  Le nom de Prince d’Orange vient de la Principauté d’Orange. Charlesmagne qui a nommé Guilhem (le Guilhem qui a fondé plus tard l’abbaye de Guilhem-le-Désert), Prince d’Orange en récompense des services rendus. Ses descendants ont gardé ce titre parce que le Prince d’Orange était un Prince électeur, l’égal d’un roi.

Les Orangistes ont choisi leur nom en honneur du roi Guillaume d’Orange

Iscla

Iscla « petits morceaux de terre plate recouverte souvent de petits arbres et de buissons » (Camargue). Dans l’Alibert s.v. illa « île; pâté de maisons; alluvions » nous trouvons les variantes que voici inla ,et les synonymes irla isola,iscla, nisola.
Le FEW sous l’étymon insula (voir la page spéciale où l’article complet est cité) est nettement plus précis: la forme iscla qui nous intéresse, est attestée en ancien occitan ainsi qu’à Nice, Marseille, isclo à Alès, La Salle (Gard) et  dans le Béarn.
En surfant, j’ai l’impression que la forme iscla a la préférence de ceux qui écrivent en occitan. Reinat Toscano, par exemple, né à Nice, écrit à ses parents : dins una barca que va d’iscla en iscla, en silenci, per non faire paur ai polas d’aiga que siam venguts sorprendre. L’auteur me précise le 26.08.2004: « Petite précision: Dans le texte que vous citez, « iscla » a le sens très particulier de banc d’alluvions où poussent des arbres, dans le lit du Var. »

Dans le site de la FFCC il y a  une information complémentaire: « Banc de sable au milieu ou au bord de la Durance ». Brice Peyre, dans son « Histoire de Mérindol en Provence », précise que le hameau était appelé, aux XVIe et XVIIe siècles, « l’Iscle » ou « les Iscles » (c’est-à-dire « iscla », variante « isola », pâté de maisons.  A Villeneuve-des-Escaldes (Calogne Nord), on trouve une église paroissiale dédiée à Saint Iscle ( = saint Assiscle).

Le spécialiste de la langue sarde, Massimo Pittau, a publié un article sur insula/iscla où il écrit : »È cosa nota a tutti i cultori di filologia romanza e di linguistica neolatina che il lessema latino, di epoca classica, insula «isola fluviale, lacustre e marina» in età tardo imperiale si era trasformato in iscla, attraverso le forme *isula, *isla, *iscla. E da questa forma sono infatti derivati i nomi di varie località italiane chiamate Ischia, nonché il sicil. iska «isola fluviale» e «terra irrigua», calabr. iska «striscia boscosa e cespugliosa lungo un fiume», l’irpino iska «terreno irriguo o presso l’acqua», il trent. iscia «giuncheto»(1).

Ischia (près de Naples)

La ville de Lille qui  est appelée Rijssel en Néerlandais, devrait s’orthographier L’île. Rijssel est une abréviation de  ter isel  « sur l’île, en flamand.  L’évolution de  -i- en -ij- , prononcé [èí] en néerlandais est régulière et très fréquente, par ex. Paris > Parijs.

Anglais isle, allemand Insel, et toutes les langues romanes: catalan illa, espagnol isla, portugais ilha. L’insertion d’un -s- dans l’anglais island « île » est due à une association avec le mot isle. Attention, français Islande s’appelle  Iceland « pays de glace » en anglais.

Issar(t)

Issar « essart,  lieu défriché »;  faïre un issar « écarter un champ, un bois etc. » (Sauvages).  En allant de Comps à Avignon le long du Rhône, je vois un panneau « Les Issarts », un nom qui m’intrigue. Je cherche d’abord dans le dictionnaire de l’abbé Sauvages et trouve la définition donnée. Puis sur internet je vois qu’il s’agit d’un château en bordure du Rhône!

L’étymon est le  dérivé *exsartum « lieu défriché », qui vient du participe passé sartus du verbe sarire « sarcler ».  Le mot n’existe pratiquement plus que dans la toponymie. En français essart est « rare », voir TLF, mais  Charles Atger l’utilise  dans l’histoire Lou loup e lou Roynal : … per faïre un issard o lo borio de Pelet, dins lous coms de Boucofredjo. (p.59).

Dans le Compoix de Valleraugue il y a le dérivé issartiel probablement avec le même sens, dérivé d’ issart, comme airiel de aire. Dans le Dicitionnaire topographique du département du Gard, vous trouverez de nombreux Issarts, Issartiels, Issartas, et Issartines

Dans LES CRIEES ET PROCLAMATIONS PUBLIQUES DU BARON D’HIERLE (1415) : Item, manda may la dicha court que degun home ne deguna femena, de qualque condition ou estat que sia, non auze mettre degun bestiari en pratz, ny en vignes, ny en ortz, ny en yssartadas joves, ny en aultre loc, houc poguesson far mal, tala ny damnage. Et aquo sus la pena de cinq solz tournes de jour, et de detz sols tournes de nuech, donados aldict senhor. Et que tout home que ou veyra sia crezut a son sagramen

L’abbé de Sauvages, écologiste avant la lettre, ajoute que les issar sont des terrains très fertiles par le compostage de feuilles etc, et qu’ils produisent beaucoup les 2 à 3 premières années.

 

Jaco, jaqueto

Jaco « ancien vêtement », marseille jaqueto « petite jupe », en languedocien  « corps de jupe ». voir jacouti

Jacou

Jacou « niais », et même au féminin : provençal jhacoumetto « simple, niaise » Voir Jacouti

Jacouti

Jacouti « sorte de vêtement d’enfant qui ne couvre que le buste ». La dormeuse qui fouille dans les archives de Mirepoix, a relevé les textes suivants concernant des enfants trouvés: « J’ai soussigné et declare que paule est baptisée et née le 15 mai 1815 et non anregistrée. […] mauvais lange et pardessus un vieux morceau de sargue une bonne chemise et pardessus un jacouty en laine grise rayée de blanc.L’enfant a reçu le nom de Paule Robinier. » et l’année suivante : 23 mars 1816 enfant trouvé à l’entrée du vestibule de l’église en entrant à gauche par Louis Echau carrillonneur.enfant mâle enveloppé d’une mauvaise étoffe de couleur carmelité d’une ceinture de draps appelée vulgairement jacouti d’indienne mauve à petite mouche d’une chemise courte granie en mousseline rayée..

Il  s’agit probablements d’un dérivé de Jacobus.

La jacquerie de Meaux. Gaston Phébus et Jean de Grailli chargent les Jacques et les Parisiens qui tentent de prendre la forteresse du marché de Meaux où est retranchée la famille du Dauphin. (9 Juin 1358) (Wikipedia).

Saint Jacques le Majeur par Rembrandt 1661)

 

Quel est le lien entre St. Jacques et le jacouti ? La réponse est: la popularité du Saint. Le prénom Jacques, Jaqueme en ancien occitan, était tellement populaire qu’il est devenu synonyme de « paysan ». Les jacques étaient les paysans qui prirent part au soulèvement de 1358, les Jacqueries. Ensuite le nom a été transféré sur des vêtements que les paysans portaient habituellement : occitan jaque « pourpoint court et serré », jaco « ancien vêtement », Marseille jaqueto « petite jupe », en languedocien  « corps de jupe ».
Le dérivé jacouti « jaquette » est attesté par Borel en 1655 et plus récemment à Pézenas avec une description plus précise: « gilet à manches pour les enfants », ou à Prades « brassière pour faire marcher les enfants ».
Par la suite d’autres traits de caractère attribués à tort aux paysans ont reçu le nom du Saint Apôtre: languedocien jacou « niais », et même au féminin : provençal jhacoumetto « simple, niaise ». La même évolution s’est produite en anglais : jackass  » âne mâle; personne stupide » (Cf.Harper).
Le néerlandais jack « manteau court » (depuis 1929) a été emprunté à l’allemand Jacke, anglais jack (1345) qui a connu un riche développement, (voir etymonline), ancien néerlandais jacke , néerl. moderne jak, espagnol et portugais jaco sont des emprunts au français.J’ai failli oublier le jackpot qui vient d’une expression maintenant obsolète du poker, quand personne n’a mieux qu’une paire de jacks « valets ».

Jackpot?

La forme provençale Jaqueme a donné le dérivé jaquemart « figure d’homme armé d’un marteau, qui battait les heures dans une horloge » attesté en franco-provençal en 1422 à Fribourg (Suisse), le berceau de l’industrie horlogère, et en 1472 en provençal.  Dans le DMF est marqué qu’il y a de nombreuses occurrences du nom propre Jakemars, Jaquemart, Jacquemart, Jaquemars… datant du XIVe siècle.
D’après Alibert Jacomart signifie en occitan «  »horloge de beffroi; nigaud, benêt; tête » dans l’expression es tocat del jacomard.

Jaquemart

Jacuda

Jacuda « femme en couches » (Aix). Voir  jaïre.

Jaïre

Jaïre « être couché, gésir » du latin jacere « idem ». En ancien occitan jazer, et en Septimanie yarer. En occitan la participe passé jacuda a pris le sens « femme en couches » (Aix), en languedocien c’est  jazen, fenno jazen. Un visiteur très attentif me signale:  » Le terme de jaç désigne aussi, , le « placenta des animaux » dans l’Ariège. Je pense qu’il s’agit d’un dérivé du verbe jazer avec le sens « accoucher ».