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Empeutar, enter, ensertar, greffer

Empeutar « greffer ». Je viens de recevoir les Lectures de l’Atlas linguistique de la France de GilliĂ©ron et Edmont. Du temps dans l’espace. Guylaine Brun-Trigaud, Yves Le Berre et Jean Le DĂ». CTHS, 2005. 363 p. (voir AbrĂ©viations). GilliĂ©ron et Walther von Wartburg en ont rĂŞvĂ©, Guylaine Brun-Trigaud, Yves Le Berre et Jean Le DĂ» l’ont fait, au moins partiellement. Étant en train d’Ă©tudier l’Ă©tymologie de empeutar et d’autres verbes avec le sens « greffer », j’Ă©tais très content de trouver trois cartes sur ce sujet dans leur livre. Voici une compilation de leurs cartes 377 « enter/greffer » et 192 « empeuter »: (la zone « enter » est un peu amputĂ©e).

Enter, entar, enta Le type enter couvrait au Moyen Age tout le Nord du domaine galloroman. Le type greffer a Ă©tĂ© dĂ©rivĂ© du substantif greffe au 15e s. Greffe « pousse d’une plante qu’on insère dans une autre pour que celle-ci porte le fruit de la première » est un emploi au figurĂ© de greffe « stylet pour Ă©crire sur des tablettes de cire » (13e s.) < latin graphium  » stylet ».
Greffer Nous voyons immédiatement que le verbe greffer a gagné beaucoup de terrain et que cette extension vers le Sud suit la grande route le long du Rhône. Il y a aussi des attestations en Aquitaine. Je reviendrai sur ces taches gris-bleu dans les Pyrénées Atlantiques et les Landes..
Empeutar Le type empeutar domine dans l’Ouest de l’occitan. La forme de la zone bleue en particulier les deux Ă®lots Ă  l’ouest et Ă  l’est sur la carte indiquent que le type empeutar a Ă©tĂ© plus Ă©tendue autrefois.
Enserta(r). D’après les donnĂ©es du FEW c’est le type enserta qui domine en provençal et en est-languedocien

Mistral,  Trésor

Issarta, issartar « greffer », isser « ente » d’après l’abbĂ© de Sauvages. Les auteurs des Lectures de l’ALFn’en parlent pas et dans le Thesoc les dĂ©partements de l’est-occitan sont (encore?) absents.

Dans la carte ci-dessous : gouttes bleues : « empeutar » , gouttes mauves « empeutar » + « greffar » en parlant de la vigne, gouttes vertes « greffar« , gouttes turquoises = « ensertar, ensertir« .


Afficher Thesoc, « greffer » et « greffon » dans le Sud-Ouest sur une carte plus grande

Et je me suis permis d’Ă©largir l’horizon. J’ai consultĂ© le FEW et j’ai fait une carte avec en plus les zones en Europe oĂą nous retrouvons les mĂŞme types Ă©tymologiques. Sur la carte de l’Europe ci-dessous, nous voyons que le type greffer est pratiquement isolĂ© en Europe. L’anglais l’a empruntĂ© Ă  la fin du 15e s. to graft, en remplacement du verbe to imp, parce que ce dernier avait pris une connotation pĂ©jorative dans des expressions comme imp of Satan. (Harper). Imp signifie en anglais moderne « espiègle, petit diable ».

Je viens de constater que j’ai vu trop petit et que j’aurais dĂ» inclure les pays scandinaves, danois podede, norvĂ©gien podet, suĂ©dois impade, et une langue celtique, le gallois. (Les formes sur la carte sont le rĂ©sultat d’une traduction de la phrase « je veux greffer une rose » avec Google traduction. Je suis sĂ»r qu’il y a des formes qui manquent.

Greffer.
Suédois ympning, Norv. Impoding , Danois podning = imputare
Corse insita, inzeta
Gallois impio = imputare
Portugais enxertia = insertare; Gallician idem
Catalan empelt = impeltare

Entar vient indubitablement du grec εμφυτος emphutos « grĂ©ffĂ© sur » respectivement du verbe εμφυτευειν emphuteuein « greffer »( attestĂ© chez Theophraste, 4e s. avant J.-C.), composĂ© de em + phuteuo « planter ». Beaucoup plus tard le mot grec a Ă©tĂ© latinisĂ©. Nous trouvons le substantif impotus « greffon » pour la première fois dans la Lex Salica (507-511), formĂ© Ă  partir du verbe latin *imputare qui n’est pas attestĂ©. Le vocabulaire du greffage est essentiellement d’origine grecque. Les Grecs ont propagĂ© la technique de la greffe autour de la MĂ©diterranĂ©e. » La greffe sur vĂ©gĂ©taux a Ă©tĂ© inventĂ©e par les Chinois il y a plusieurs milliers d’annĂ©es. Les Grecs et les Romains ont importĂ© la technique en Europe et nombreux sont les auteurs de l’AntiquitĂ© Ă  avoir Ă©crit des manuels destinĂ©s Ă  diffuser la technique au plus grand nombre. » (Wikipedia). Sur la carte de l’ Europe vous voyez que le type entar domine dans toutes les langues germaniques voisines. Si les traducteurs anglais de la Bible n’avaient pas adoptĂ© l’expression imp of Satan littĂ©ralement « greffon du diable » devenu « petit diable, polisson », le verbe to imp serait maintenant courant dans tout le Nord de l’AmĂ©rique.

Empeutar vient Ă©galement d’un mot grec, Ă  savoir de πελτη (peltè) « Ă©cusson ». Il y a eu une discussion entre les Ă©tymologistes. On a supposĂ© comme Ă©tymon un latin *impeltare « greffer », Ă  partir du verbe latin impellere « pousser vers, enfoncer » ou bien Ă  partir de pellis dans le sens « Ă©corce ». Les Romains appelaient un « Ă©cusson, bouclier » scutum et Plaute (2e s. av.J.-C) utilise dĂ©jĂ  le diminutif scutella « carreau en losange » avec le sens de « greffe en Ă©cusson ». Il est donc très improbable qu’ils aient crĂ©Ă© un verbe *impellitare , on s’attendrait plutĂ´t Ă  *scutellare,  mais ce verbe n’a pas existĂ©. . Il est beaucoup plus probable que l’origine est le mot grec πελτη  (peltè) « Ă©cusson ». Il y a une façon de greffer en Ă©cusson. En changeant de milieu d’utilisation le mot a changĂ© de sens. Les Grecs ont connu et propagĂ© les deux façons de greffer, la greffe en fente et la greffe en Ă©cusson.
Les auteurs des Lectures de l’ALF Ă©crivent que le verbe empeutar est une crĂ©ation locale qui a remplacĂ© un plus ancien entar. Sur la carte de l’Europe vous voyez que ce n’est pas du tout le cas. Nous le retrouvons non seulement en catalan et aragonais, mais aussi en en ancien alsacien, en Souabe, en Bavière et en Tirol (Autriche). Von Wartburg pense que le type ouest-occitan a pu migrer vers le Sud de l’Allemagne par la rĂ©gion des Burgondes, mais vu la prĂ©sence du type empelzar dans l’Est de l’Italie du Nord, il est Ă©vident que c’est plutĂ´t par lĂ  que le mot et la technique se sont propagĂ©s. La Grèce n’est pas loin de Venise.

Enserta(r). Enfin un vrai mot latin. Les Romains avaient traduit le verbe grec emphuteuein « greffer » par inserere. Varron (116-27 av. J.-C) ecrit : pirum bonum in pirum silvaticum inserere « greffer un poirier de bonne espèce sur un sauvageon ». Le verbe inserere est irrĂ©gulier : insevi, insitum[1. De cet insitum a Ă©tĂ© dĂ©rivĂ© insitare qui a abouti Ă  innestare « greffer » en toscan.]     DĂ©jĂ  en latin on en a fait insero, inserui, insertum et ce participe passĂ© insertum a donnĂ© la naissance Ă  insertare > ensertar en provençal et est-languedocien, injertar en espagnol, enxertar en portugais et chertatu en basque. Il y a aussi quelques attestations en Aquitaine. (cf. la carte Google ci dessus).

Von Wartburg Ă©crit que le type ensertar en Provence est un emprunt Ă  l’Italien et qu’il a remplacĂ© le type entar. J’ai des doutes. Cette rĂ©partition me fait penser Ă  la rĂ©partition des types pedas / petas « chiffon » du grec pittakion « petit morceau de cuir ou de tissu » qui s’explique par une forte influence grecque Ă  l’Ouest et une influence romaine Ă  l’Est du domaine occitan.

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