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Tòra, toro ‘aconit; chenille’

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Toro « cormier des oiseleurs » (sorbus aucuparia) dans la première édition du Dictionnaire de Sauvages.(1756, S1). Dans la deuxième édition il ajoute 3 autres significations de toro: « aconit à fleur jaune ou le Napel », « la chrysomelle de l’osier-franc; scarabée rouge tachetée de rouge qui répand au loin une odeur forte et puante »; toro ou canilio « chenille » voir Erugo.  Il ajoute la remarque suivante:

Toro_S2

 aconitfleurjaune

   sorbier_oiseleurs

 

 

L’étymologie de toro ou tora est le mot latin tŭra « aconit’ qui l’a emprunté au grec φθορα (phthora). Ce nom a été adopté par les médecins au IVe siècle.  Marcellus Empiricus , un aristocrate et haut fonctionnaire impérial en retraite,  a composé un traité médical pour ses fils vers 360  et il mentionne la tora  : turam et anturam herbas virentes (tora et antora des herbes verdoyantes). Dans un glossaire appelé Alphita du XIIIe siècle, les deux plantes sont également mentionnées:

anthora_alphitaD’après le FEW XIII/2,p.419  tora et anthora sont deux espèces d’aconit et le nom anthora a été interprété comme anti-thora , contre-poison.  Si vous voulez en savoir plus1 suivez les indications dans la note12 de l’Alphita

Tora, tora « aconit » est attesté en ancien occitan (XIVe siècle) en en moyen français tore depuis1544. Dans les parlers provençaux nous trouvons la forme touero, touara « aconit (napel) ».
Dans la langue des mozarabes2 l’aconit s’appelle touera, en catalan tora, comme en piémontais et en portugais herba toura].

Il reste  à expliquer la seconde signification de tora à savoir « chrysomèle » et « chenille ».  Or, après les 4 définitions, l’abbé de Sauvages a ajouté une remarque très intéressante:

« Il parait qu’on a donné en général le nom de toro aux plantes et aux insectes en qui on a soupçonné une qualité malfaisante dont il fallait se défier. C’est probablement ensuite de cette idée défavorable que pour exprimer l’amertume de quelque chose, on dit, ama coumo la toro , amer comme  le fiel.

C’est le spécialiste des parlers gascons Gerhardt Rohlfs qui y consacre un article dans la Zeitschrift 56, p.386-387 (ToraRohlfs0015906_PDF_409_411DM)  Il ne mentionne pas notre cher abbé, mais je crois qu’il est bien l’inspirateur.  J’ai traduit la partie la plus importante de cette explication.

Dans les parlers montagnards des Pyrénées centrales, qui appellent l’aconit toro, la chenille s’appelle bré (à Gavarnie, Gèdre, Barèges). Le même mot sert à désigner le « venin ». Bré est une contraction d’un ancien beré (c’est ainsi qu’il se prononce dans les Basses-Pyrénées) qui vient d’une dissimilation du latin venenum ( cf. l’ancien occitan veré, verén « venin »). La chenille est donc considérée comme un animal vénéneux, de sorte que « chenille » et « venin » sont devenus des concepts identiques. Ainsi tout devient clair. L’aconit est une des plantes les plus vénéneuses connues des botanistes,, ce qui explique également son nom en moyen haut allemand eitergift (gift « venin »). La signification d’origine (comme tertio comparationis) des deux noms a dû être « venin ».

Avec cela nous entrons dans le domaine de la médicine et de la pharmacologie. L’ensemble des faits suggère de penser à l’ arabe comme source étymologique, ce qui est encore renforcé par la répartition géographique du mot (le Sud de la France et l’Espagne). Le professeur Paret de Heidelberg me confirme sur ma demande qu’un mot arabe

thora arabe  existe, attesté dans le dictionnaire de Dozy avec le sens « aconit ». Ce mot arabe est comme l’a vu déjà Dozy est un emprunt au grec φθορα (phthora) « anéantissement; corruption » qui dans la forme thora avec le sens « venin » est passé dans des documents en latin tardif. Par exemple dans le Ducange VIII, 102  un texte du XIVe siècle : Dixit publice quod ipse vellet thoram vel aliud mortiferum comedisse ad finem ut breviter expiraret. (Il a dit publiquement qu’il voulait manger de la tore ou un autre venin mortel de sorte qu’il expirerait dans le plus bref délai.)

 

Alibert  donne encore plus de sens à tòra :

  1. cormier des oiseleurs (sorbus aucuparia). Crus, ses fruits ne sont pas comestibles pour les humains, puisqu’ils contiennent de l’acide parasorbique (acide du sorbier) au goût âpre et amer, pouvant provoquer des vomissements éventuellement.
  2. aconit (Aconitum)
  3. chlora perfoliée (chlora perfoliata L.)
  4. scrofulaire (Scrofularia canina L.)
  5. Chenille; chrysomèle du peuplier
  6. Gerçures circulaires à la queue du porc et d’autres animaux
  7. Chancre des arbres
  8. paresse, fainéantise

 

Notes
  1. Anthora_AlphitNote
  2. Le nom donné aux chrétiens vivant sur le territoire espagnol conquis à partir de l’an 711 par les armées musulmanes , l’Andalousie actuelle. Les mozarabes avaient dans la société arabe le statut de dhimmi, statut d’infériorité inscrit dans la loi. Ils partageaient ce statut avec les juifs, en tant que non-croyants à l’Islam. C’est seulement dans la pratique, et non dans la loi, que leur culture, leur organisation politique et leur pratique religieuse étaient tolérées.

Rese ‘tique’

Rese « tique, ixode (chien et boeuf) d’après Alibert,  synonymes pat, fedon, legast. » L’étymologie est le latin rĭcĭnus « une grosse tique » d’après mon dictionnaire latin. En occitan les attestations sont rares et viennent principalement des départements du Gard, de l’Aveyron et de la Lozère.  Voir le Thesoc : tique rese [reze] AVEYRON, GARD, HERAULT, LOZERE, TARN.

Pourtant en dehors du galloroman le nom a survécu en Sardaigne, en catalan de Mallorca, en espagnol et même en albanais.

L’abbé de Sauvages le connaît bien. Il écrit:

 » Rêzë, le Riccin, la tique, & selon l’Académie la tic insecte du genre des acarus qui s’attache aux chiens & à d’autres quadrupèdes, il est de la grosseur d’un pois, on distingue peu la tête & les pattes de du reste du corps qui a la forme d’une boulette. Il s »attache si bien à la peau des animaux qu’on ne le tire qu’avec peine: de là le Proverbe ; — ten coum’un rêsë; il tient comme la teigne.

Ixodes_ricinus_08   ou celui-ci?  Rhipicephalus_sanguineus

Images Wikipedia

Et il ajoute:

Le Ricin ou le Pignon d’Inde est la semence d’une plante de même nom qui ressemble un peu à la tique des chiens & qui est fort joliment bariolée.

Ricinus_communis_-_Köhler–s_Medizinal-Pflanzen-257  http://fr.wikipedia.org/wiki/Ricin_commun  Ricinus_communis Seeds

Images de la plante Wikipedia

Latin rĭcĭnus est aussi le nom de la plante  ricin,  attestée chez Pline, qui a d’ailleurs donné le même nom à « une sorte de mûre qui n’est pas encore arrivée à toute sa croissance ».  En français la première attestation de ricin « Grande plante originaire de l’Afrique tropicale (famille des Euphorbiacées) » (CNRTL) date de 1548 et vient des médecins/botanistes de l’époque.  

L’abbé de Sauvages ou son frère François, se trompe donc en appelant le ricin le Pignon d’Inde, mais il sait que ces graines, dont on fait  l’huile de ricin, viennent de loin. C’est une autre plante de la même famille.

 

Tique En ce qui concerne le mot tique le CNRTL mentionne que la  première attestation dans le dictionnaire de l’Académie date de 1798. Or, le dictionnaire de l’abbé de Sauvages date de 1756.  Il a donc utilisé la 3e édition de 1740 ou antérieure.   Le FEW XVII, 329 ne mentionne pas non plus la graphie tic. A trouver. 

Le FEW mentionne que le mot tique a eu aussi le sens de « fruit du ricin »,  dans des dictionnaires du français de 1635 à 1675.  Curieux. Probablement un sens fantôme.

 

 

 

 

Gourgoul ‘charançon’

Gourgoul ‘charançon’ voir l’article courcoussoun.

Courcoussoun ‘charançon’

Le courcousson c’est simplement un charançon, la prononciation est peut-être plus proche de courcoussou ou plutôt courcoussoun . C’est un genre d’insecte caractérisé par une sorte de trompe, plus ou moins longue ; le rostre. D’ailleurs pas besoin de grandes explications quand on sait que cette bestiole est dans la famille des CURCULIONIDÉES (d’ailleurs c’est plutôt, en biologie, une superfamille, juste au-dessus de la famille), le nom français est peut être simplement une erreur de casting1.

Vous avez certainement deviné que l’étymologie est le latin cŭrcŭlio « charançon », (gourgouillon en moyen français)  dont la deuxième partie a été remplacée par cŏssus « ver » dans une partie de l’occitan. Voir le FEW II, 1563  pour la répartition géographique. Le latin avait déjà une variante gŭrgŭlio que nous retrouvons notamment en languedocien gourgoul.

Le charançon de la noisette ou Balanin des noisettes s’appelle Curculio nucum, sa larve peut vider complètement la coquille sans plus rien laisser à l’intérieur, d’où l’expression « avoir le courcousson » pour dire que l’on a un trou de mémoire. Heureusement ; il n’y a pas encore de courcousson du cerveau.

Courcoussoun

Balanin des noisettes – Curculio nucum

Les vieux meubles, attaqués par des insectes xylophages sont couvert de séries de trous ; on dit alors qu’ils sont courcoussonnés, bien que ces poinçonneurs ; vrillettes, Lyctus ou autre capricornes …n’appartiennent pas du tout à la famille des charançons.

courcoussouna

courcoussounat

Un nouveau Courcousson qui détruit de gros Palmiers en très peu de temps. Arrivé depuis peu chez nous le Charançon Rouge du Palmier (Rhynchophorus ferrugineus), un gros coléoptère de 3 à 4 cm de long, colonise petit à petit le pourtour méditerranéen au grès des importations de végétaux ! En faisant disparaître toutes les espèces de palmier qu’il colonise … avant de s’attaquer a d’autre plantes, peut-être moins « ornementales » . Il laisse derrière lui des palmiers totalement vermoulus ; et particulièrement courcoussonnés.

Rhynchophorus ferrugineus R

Photo de Georges Simon

Très belle photo faite en utilisant le « stacking » c’est-à-dire en empilant 11 photos. Suivez le lien pour en savoir plus.

Article rédigé par Rudy Benezet que je remercie cordialement pour sa contribution.

Gérard Jourdan (Montagnac) , fidèle visiteur du site m’écrit:

Bonsoir Robert,
je lisais votre article sur le charançon et son appellation occitane de courcoussoun.
Ce brave insecte doit avoir des « cousins » amoureux des vieux meubles et des outils en bois car chez moi, dans l’Hérault, à Montagnac, on disait, en mêlant le français et l’occitan (un peu le francitan de Lhubac) :
« ce meuble est tout cussonné »,
« il a chopé le quissous« .
Etat qui se manifeste par des trous bien circulaires d’où sortait quelquefois un peu de sciure signe de la présence de vrillettes.

Et comme insectes nuisibles du bois on peut indqiuer :
1. la petite vrillette  (Anobium punctatum)
2. la grosse vrillette  (Xestobium rufovillosum)
3. le charançon  (Euophryum confinent)
4. le capricorne des maisons  (Hylotrupes bajulus).

Je vous joins un article présentant la fabrication d’un râteau en bois du côté des Rousses en Lozère, article où l’auteur cite les quissous.
Cordialement à vous,

Le mot est donc vivant en français régional.  L’article sur le fabrication du râteau en bois à l’ancienne, par Aimé Martin à Carnac, commune de Rouuses,  le montre aussi. Vous pouvez le lire en suivant ce lien. rateau_quissous.

Aimé Martin est un connaisseur. Il dit:

AiméMartinRousses

 

La roudergue est le vent de l’Ouest appelé aussi la traverse.

Roudergue est le vent qui vient de la Rouergue. La traverse est d’après Alibert le  vent du Nord-Est.

 

 

 

Notes
  1. Français charançon a une étymologie discutée pour ne pas dire inconnue; voir CNRTL

tougno, tougnol "pain de maïs"

Ci-dessous un tougnol moderne de l’Ariège, photographié par La dormeuse à Mirepoix.

tougnol Mirepoix

C’est un article de La dormeuse qui m’a poussé à écrire cet article:

C’est ce tougno qui m’intéresse ici, car, quoique dans une version améliorée comme celle du millas, déguisée, parée, toute faite de lait et de sucre, et de graines d’anis, il se mange toujours à Mirepoix, sous le nom plutôt audois de tougnol.La tradition veut que le tougno ait été au temps de la croisade le pain des Cathares, i. e. celui que les Bonshommes et les Bonnes Femmes portaient dans leur sac et, commémorant ainsi le dernier repas du Christ, partageaient en tant que compains sur leurs chemins d’infortune. “Insipide, lourd et sans levain”, ce pain-là depuis longtemps ne se trouve plus. Le tougnol actuel relève de la pure friandise. Ce qui compte toutefois, aujourd’hui comme hier, c’est de se souvenir qu’on ne se nourrit pas seulement de pain terrestre, mais aussi de symboles.

Alibert propose la graphie tonha « pain de maïs ou de seigle ».    Mistral écrit Tougno  voir tonio dans son Trésor:

Le lien sémantique entre « femme stupide » et « pain de maïs » n’est pas facile à établir.  Aussi le FEW les a considérés comme homonymes. Pour tougno  « sorte de pain » il suppose une base onomatopéique to(u)gn- qui a abouti à un verbe tougnar “presser, du poing, tasser, frapper” , le dérivé entougnà “emplir en pétrissant” et au figuré le substantif tougne avec les sens “bosse, bigne; motte épaisse plus ou moins ronde, petit pain rond”. Tout cela en béarnais. Dans le Val d’Aure capitougno s.f. “grand pain” et en aragonais toña grand pain de seigle”1 .

Alibert  a eu raison de faire un deuxième  article tougno  et il a aussi changé la  graphie : tòni m.  tònia  f. « Pierrot, coiffure de femme; benêt; nigaud; étron; ver des châtaignes ». Tonias, toniet  « id. »  Etymologie latin Antonius. Voir l’article Tougno « Antoinette ».

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Notes
  1. Alibert propose :du latin tundia  de  tundere ‘battre à coups redoublés » d’où « pétrir »,  mais ce tundia n’est nulle part attesté
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