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Visetta

Visetta ou Vizette « escalier tournant ext√©rieur ». Tir√© du Compoix de Valleraugue(1625) :

¬ęMaison de Sire Adam CARLE, maison √† deux membres en partie crotte 23 cannes 1 pan compris vizette ¬Ľ (tome 1 page 150).(Crotte est une cave vo√Ľt√©e, sur laquelle on trouve √† l‚Äô√©tage l‚Äôhabitation).

L’origine est le latin vitis ‘vigne, sarment, pampre’, plus le suffixe diminutif -itta. Latin vitis est encore vivant dans presque toutes les langues romanes, italien vite, espagnol vid, portugais vide, mais a √©t√© remplac√© par vinea ‘vigne’ dans une grande partie du galloroman. Vitis a survecu tel quel en rouergat abit ‘cep de vigne'; Millau obise ‘pampre'; au figur√© dans l’Aveyron bit ‘cordon ombilical’.

Principalement dans le domaine occitan des d√©riv√©s d√©signent la ‘cl√©matite’, dans le Gard c’est vissano, avissano et rabisano, parce que comme la vigne elle fait deux lianes qui montent en s’enroulant syst√©matiquement √† la recherche du moindre support.

sarment                               escalier à vis                          clématite

Partout la vis est la pi√®ce de m√©tal. Limit√© au galloroman est le sens ‘escalier tournant’, vis en ancien fran√ßais comme en ancien occitan. Dans les dictionnaires de 1567 jusqu’√† Tr√©voux 1771, la vis saint Gilles est un « escalier qui monte en rampe et dont les marches semblent porter en l’air » d’apr√®s le fameux escalier de St Gilles (Gard), appel√© ensuite vis¬† saint Gilles, jusqu’au grand Larousse de 1867 qui √©crit : « Escalier √† vis dont les marches, soutenues par des vo√Ľtes d’une coupe particuli√®re, semblent √™tre suspendues dans les airs. Il en existe un mod√®le c√©l√®bre dans le prieur√© de Saint-Gilles, en Languedoc. »


     

« C’est dans l’√©paisseur du mur nord de l’ ancien choeur que se trouve la vis. Il s’agit d’un escalier h√©lico√Įdal, datant du XII√®me si√®cle.Il porte une vo√Ľte annulaire appareill√©e √† 9 claveaux. Cet assemblage s’appuie sur le noyau central et les murs int√©rieurement cylindriques, et l’art du tailleur de pierre appara√ģt dans la double concavit√© et convexit√© de chaque voussoir. Elle a √©t√© tr√®s t√īt une oeuvre c√©l√®bre, √©tape des Compagnons Tailleurs de pierre qui vinrent graver leur surnom ou leur devise lors de leur passage. »texte et les 2 photos¬† tir√©s du site http://perso.orange.fr/erwan.levourch/stereotomie.htm

Photo que j’ai prise en haut de la¬† vis¬† et qui montre bien la structure et le travail des tailleurs de pierre.

Le diminutif viseta, vizeta ‘escalier tournant’ attest√© depuis le XVe si√®cle est limit√© au proven√ßal et l’est-languedocien. L’attestation du Compoix est int√©ressante pour la pr√©cision de la d√©finition « ext√©rieur » :¬† la langue s’adapte √† l’environnement!


vizette cévenole

Quand j’ai achet√© un mas√† Valleraugue en 1979, il n’y avait pas d’escalier entre le rez-de-chauss√©e et l’√©tage et comme estranger ignorant j’ai install√© la cuisine/ salle √† manger¬† au rez-de-chauss√©e, dans la crotte , pour la d√©m√©nager vers l’√©tage quelques ann√©es plus tard.

      
anglais vise¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬†¬† neerlandais vijzel d’un moulin

Degra

Degr√† « √©chelon; degr√© » (Alibert), mais dans le Compoix de Valleraugue, degr√© signifie « escalier droit » en opposition √† lavisette ou vizette qui est un escalier tournant. Dans le site Panoccitan « escalier » est traduit en occitan par escali√®r; on dirait un emprunt au fran√ßais. Eh bien, c’est le contraire! Fran√ßais escalier qui remplace l’ancien fran√ßais degr√©, est attest√© depuis 1531 seulement; mais en occitan depuis 1188 (scalerium dans une charte latine de Montpellier) et vient d’un du latin tardif scalarium¬ę escalier ¬Ľ, attest√© dans des inscriptions.

Ducange

Revenons √† notre mouton, degr√©, degr√† en occitan qui est un d√©riv√© du latin gradus qui signifie en latin classique « pas; marche », d√©riv√© du verbe gradior « marcher ». Dans son sens le plus concret gradus a √©t√© remplac√© par passus dans les langues romanes. Par contre le sens « d√©gr√©s d’un temple; d’une √©glise, devant un √©difice public » a √©t√© conserv√© en ancien occitan: gra(s) et en occitan moderne graso « degr√© en pierre, large dalle » (Mistral). Les Romains utilisaient le mot scala pour d√©signer un « escalier ». Quand √† la suite de l’√©volution de la construction on sentait le besoin de distinguer le grand escalier en pierre ou en bois de la simple √©chelle (< scala ), les Fran√ßais du Centre et de l’Ouest ont choisi le mot degr√© « marche d’escalier, escalier », tandis que dans l’Est, de la Wallonie jusqu’en franco-proven√ßal nous trouvons gre(s) ou, √† partir du pluriel les gr√©s, la forme l’esgr√©. Le double sens de ces mots pr√™tait pourtant √† confusion. Pour cela on a pr√©f√©r√© distinguer la marche de la mont√©e.

Ceci devrait int√©resser les architectes parmi mes lecteurs! Le mot escalier a √©t√© introduit pendant la premi√®re moiti√© du XVIe si√®cle. L’architecte Sebastiano Serlio, qui est largement inspir√© par Vitruve, un architecte romain qui v√©cut au Ier si√®cle av. J.-C, publie I Sette libri dell’architettura de 1537 √† 1551; Il est appel√© √† la cour de France par Fran√ßois Ier, pour la construction du chateau de Fontainebleau. La traduction du Ier livre d’Architecture de Serlio par Jehan Martin appara√ģt en 1545. (Vous pouvez le consulter sur le web gr√Ęce √† l’universit√© de Tours, voir aussi Wikipedia).


Je n’ai pas retrouv√© le passage mais il semble qu’il utilise le mot escalier pour d√©signer une grande mont√©e.
D’apr√®s le TLF le mot escalier, emprunt√© √† l’occitan o√Ļ il est toujours bien vivant, appara√ģt d√©ja en 1531 dans les Comptes des b√Ętiments du roy pour d√©signer les escaliers en pierre caract√©ristiques de la Renaissance et il remplace les mots degr√© et mont√©e.

Degr√© dans le Compoix de Valleraugue est donc un gallicisme. Depuis l’introduction de l’escalier, degr√© prend le sens de « petit escalier derri√®re la maison », ou comme √† Valleraugue « escalier ext√©rieur droit ».¬† Un degr√© est moins prestigieux qu’une vis, comme une femme de m√©nage est moins prestigieuse qu’une technicienne de surface.

Croto

Croto « vo√Ľte » (S), cr√≤ta « crypte; grotte; cave; vo√Ľte; souterrain vo√Ľt√© » (Alibert). Dans le Compoix de Valleraugue (1625) on trouve le mot crotte : « Cave qui peut servir de rue » : ¬ę leur maison d‚Äôhabitation contenant de maison crotte deux cannes un pan compris le passage qui est sur la crotte et au chef de la maison de Pierre Liron ¬Ľ. D’apr√®s l’IGN il y a 57 Crotte et 34 Crottes en France plus les d√©riv√©s et compos√©s.¬† Les Crottes¬† est un quartier bien connu¬† de Marseille XVe.

P.Blanchet cite le proverbe bouono croto fa bouon vin.

L’√©tymon est latin crypta, un emprunt au grec. En latin crypta d√©signe « une galerie couverte servant de passage » et « clo√ģtre ferm√©, entourant la cour des villas et servant de cellier » et m√™me « passage souterrain, tunnel ». Le sens que crotte a dans le Compoix est celui de mot latin.

    

Labeaume (07). Manduel (30)

Ces passages √©taient souvent vo√Ľt√©s. comme celui-ci de Labeaume (07). Le mot crota va donc signifier « vo√Ľte » principalement en franco-proven√ßal et en occitan. La cave de la maison est √©galement vo√Ľt√©e. Il est normal qu’elle re√ßoit le m√™me nom : crota. Pourtant les attestations sont pratiquement limit√©es √† l’occitan. Les Romains se servaient de la crypta comme « cellier », sens qui a √©t√© conserv√© dans de nombreux patois. En montagne ce sont les grottes naturelles que l’on compare √† des caves , par ex. √† Lasalle (Gard) croto « caverne ». Le m√™me mot a √©t√© emprunt√© au latin :¬† n√©erlandais krocht « crypte; grotte » et breton groc’h (Vannes), allemand Gruft, anglais croft .1 :un petit terrain pr√®s d’une maison 2. une pette m√©tairie (mot rare).

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Au XVIe si√®cle la grotta joue un r√īle important dans la po√©sie italienne de la Renaissance et Ronsard l’a rendu populaire en France dans ses Meslanges. Les paysagistes de l’√©poque cr√©aient des grottes artificielles dans les jardins. Depuis le mot a √©t√© adopt√© par toutes les langues occidentales : catalan, espagnol, portugais gruta, allemand Grotte, n√©erlandais grot.
Le d√©riv√© grotesque ‘dessin capricieux’ qui vient √©galement de l’italien a suivi un autre destin. Le point de d√©part a √©t√© le genre de grottes artificiels comme ci-dessous.

ou celle du Linderhof en Bavière : grotte de Vénus

Le webmaster du site qui contient le Compoix de Valleraugue de 1625 me donne les renseignements compl√©mentaires qui voici: Crotte, ce n’est pas une injure, il s’agit de la cave vo√Ľt√©e servant de fondation (pede) ou de sous-sol dans la presque totalit√© des maisons de Valleraugue en 1625. On disait m√™me maison crottesque (crotte_1.jpg) [compoix de Valleraugue 1625 tome 1 page 29]. Quelques fois, la rue passait et passe toujours sous la maison donc par sa crotte. C’est le cas de la maison de Thomas Serre, qui h√©berge actuellement la mairie de Valleraugue .(crotte_2.jpg) [compoix de Valleraugue 1625 tome 1 page 110], espace bien conserv√©.

Sur les crotté (Breil) et les casouns (Saorge) remarquables dans le Mercantour suivez le lien.

Clueg

Clueg « glui, chaume, botte de paille », d√©riv√©s clujada « toit en chaume », clujar « couvrir de chaume ». Dans le Compoix de Valleraugue (1625) clugin est toujours attach√© au mot maison : . Dans le Compoix de Saint-Just (Aveyron), 1536 : l’ostal de Anthoni Calmes, clujat una partida de palha

L’origine doit √™tre un*clodiu- « paille de seigle ». Le mot se trouve uniquement en galloroman et sous deux formes : dans le nord c’est glodiu- et dans le Midi clodiu-. En ancien fran√ßais glui, en ancien occitan cloch, clueg. L’abb√© de Sauvages donne deux formes : cl√©¬† « une botte de glui » et glijhou « chaume pour le toit ».
Comme le mot ne se retrouve dans aucune langue celtique, il faut supposer qu’il est h√©rit√© d’un peuple qui habitait en Gaule avant les Celtes. 1
Le verbe se trouve dans deux formes : clujar « couvrir de chaume » mais plus rarement avec une terminaison en -ir. La forme du Compoix de Valleraugue clugin est int√©ressante parce que le scribe a ajout√© un -n final. Or les patois autour du Mont Aigoual se caract√©risent entre autres par la chute de tous les -n √† la fin des mots, matin > mati. Cette graphie serait donc hypercorrecte: -i au lieu de -at et en plus un -n au lieu de rien. Ce genre de « fautes » permet souvent de dater les √©volutions phon√©tiques.

clujada

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Notes
  1. Un visiteur breton me signale pourtant : En Basse-Bretagne, dans les actes notariaux du 18e si√®cle (en fran√ßais), le chaume servant √† couvrir les toits est souvant appel√© « gled; gledz« . Ce mot semble apparent√© aux mots de la s√©rie clueg/clujat;clodiu. Il faudra faire des recherches approfondies pour savoir s’il s’agit d’un emprunt aux parlers galloromans ou d’un mot celtique.

Carrel, quéron

Carr√®l, cair√®l « carreau, compartiment carr√©; case de damier; carreau de cartes; outil de tailleur; pav√© plat (voir plan ) ;etc. …..voir Alibert.¬† Dans les C√©vennes : carr√© de papier fort √† bords relev√©s sur lequel on place les vers √† soie nouveau-n√©s. L’√©tymologie de la forme est la m√™me que celle du fran√ßais carreau :¬† latin vulgaire *quadrellus (d√©riv√© de quadrus ¬ę carr√© ¬Ľ) repr√©sent√© par le latin m√©di√©val quadrellus ¬ę mesure agraire de superficie ¬Ľ. Les sens varient suivant le milieu dans lequel il est utilis√© : un carr√®l n’est pas la m√™me chose pour un joueur de cartes que pour un √©l√©veur de vers √† soie. Le plus utilis√© est le sens parpaing (appel√© aussi bloc b√©ton, moellon ou queron, caironselon les r√©gions).

                                                                En bas à droite un carrèl (Wikipedia)