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Anols, anoui ‘jachère’

Anols, anoui, noui, anous, anouï, anouias « friche, jachère, taillis ».

Dans la troisième partie de l’étude de Marie-Claude Marandet, Les campagnes du Lauragais à la fin du Moyen Âge, intitulée La Terre, pp. 83-189 elle nous fournit le riche vocabulaire qui concerne les friches. Plusieurs termes se trouvent déjà dans ce site, comme bartas et broga. Je ne connaissais pas le terme anols et ses variantes. J’ai pourtant parlé  de  annŭcŭlus dans l’article anoublo  « animal d’un an ». Elle écrit: « Après utilisation de divers lexiques occitan-français et consultation d’informateurs locaux, j’ai établi les équivalences suivantes : Anols : anoui, noui, anous : jachère ; anouï : inculte ; anouias : terrain inculte (F. Mistral).  »

Etymologie . Ces termes se trouvent en effet dans le FEW 24, 616b et note 4 p.617b  dans le même article annŭcŭlus « d’un an », et sont donnés comme des significations secondaires. Antoine Thomas (Mélanges, p.212-213) explique qu’une jachère est une terre qui n’a rien produit dans l’année ». Le sens le plus répandu des mots qui continuent le latin annŭcŭlus étant « femelle stérile ou  qui n’a pas fait de petits dans l’année », on comprend l’évolution sémantique.

Le type annŭcŭlus « animal d’un an » se trouve dans les parlers septentrionaux de l’Italie et en espagnol añojal « jachère ». ThomasMél pp.212-213 (et non pas 148 comme indiqué dans la note du FEW)

Les campagnes du Lauragais à la fin du Moyen Âge 1380 – début du XVIe siècle. Marie-Claude Marandet Presses universitaires de Perpignan,2006.  À partir d’une base documentaire abondante, près de 3000 actes notariés, dix-neuf livres d’estimes, des registres de reconnaissances et des listes d’aveux et dénombrements, traitée par l’informatique, Marie-Claude Marandet dresse un tableau des campagnes du Lauragais entre 1380 et 1520.

campagnesLauragais

Blette

N’ayant jamais vu la blette avant de m’installer dans les Cévennes, j’ai cru qu’il s’agissait d’un légume  méridional et d’un nom occitan. On me disait  blette, bette  c’est pareil.  Mais Wikipedia a éclairé ma lanterne, et le

 

beta vulgaris L. subsp.vulgaris

beta vulgaris L. subsp.vulgaris

le TLF s.v. blette  donne la description que voici:

Ac. 1798 et 1932 donnent la forme blette (cf. aussi Littré, Rob. qui renvoie à bette). Ac. 1835 et 1878 admettent blette ou blète (cf. aussi Lar. 19e, Nouv. Lar. ill., Pt Lar. 1906, Lar. encyclop., Guérin 1892, DG et Quillet 1965). Besch. 1845 écrit : ,,blette mieux que blète« . La forme blite se trouve dans Ac. Compl. 1842 (qui renvoie à blette), Besch. 1845 et Lar. 19e(qui la traite comme un synon. de blette). La majorité des dict. signale que la plante de la famille des chénopodées a également le nom de épinard-fraise (cf. par ex. Lar. 19eet Littré). Elle signale aussi que blète ou blette est le nom que l’on donne dans certains pays à une variété de carde ou ,,poirée qu’on nomme plus souvent carde poirée«  (Ibid.). Homon. et homogr. Cf. blet. Étymol. et Hist. 1379 (Jean de Brie, Bon Berger, 149 dans T.-L.); 1790 blete ou blite dans Encyclop. méthod. Méd. Empr. au lat. médiév. bleta, forme citée dans André Bot., attestée aux ixe-xies. (Glossae latino-theodiscae, III, 549-50 dans Mittellat. W. s.v., 1507, 68) croisement du lat. bēta « bette, poire » (Pline, Nat., 19, 113 dans TLL s.v., 1942, 45) et blitum de même sens (gr. β λ ι ́ τ ο ν) le rapprochement entre les deux mots est très anc. en lat. (Plaute, Pseud., 815, ibid., 1942, 30); blite serait un empr. dir. au lat. blitum; v. aussi bette.

FEW I, 410 :

FEW blitum

Déjà en latin bēta « beta vulgaris vulgaris » et blitum « amaranthe » sont confondus. Le FEW a rangé dans l »article bēta  « blette » toutes les formes avec -l-    qui désignent les « bettreraves » ou la « poirée » comme par exemple l’ancien occitan blet et bleda.   Le maintien du -t- intervocalique  dans les parlers galloromans  n’est pas expliqué.  On a pensé à une origine celtique, mais il n’y a pas  d’attestations.

FEW I,  344    beta « mangold » (= blette).  Lien direct.

La première attestation de bled « betterave »  vient de l’ancien occitan. On  trouve blet, blette « betterave, poirée » surtout dans les parlers de l’Est de la France, de la Meuse jusqu’au  franco-provençal et l’occitan. Pour le sens « amarante, blette »  voir ci-dessus.  Le mot n’est bien attesté  en français que depuis le XVIe siècle. J’ai l’impression qu’il s’agit d’une influence des parlers occitans ou de ceux de l’est.

Dans de nombreux parlers occitans  la betterave s’appelle la blétarabo, blétorabbo  (beta rapacea L.). Voir Rolland Flore 9, 142-148

 

 

asagadouiro ‘pelle à arroser’

asagadouiro  « pelle à arroser, arrosoir » est un dérivé du verbe adagar devenu asagar « arroser » qui vient du participe passé  adaquatus du verbe latin adaquare « arroser », Dans les attestations en ancien occitan du XIVe siècle le verbe a aussi le sens « ajouter de l’eau au vin » et la « piquette » s’appelle adagat.

Le mot est commun au languedocien et le gascon. En languedocien c’est la forme asaga- , en béarnais la forme  adaga qui est conservée. Voir le Thesoc asagar ARDECHE, AUDE, AVEYRON, GARD, HERAULT, LOZERE, PYRENEES ORIENTALES. et surtout le FEW XXIV,134a-b

Ma fille m’a procuré une photo d’un modèle utilisé à Taleyrac (Valleraugue), avec le mode d’emploi : « On puise l’eau et on l’envoie à droite et à gauche. »

asagadouiro_Taleyrac   asagadouiro_Taleyrac2

A ma demande un visiteur m’a procuré une autre photo de l’utilisation de l’asagadouiro. J’ai l’impression qu’il s’en sert plutôt comme d’une vanne. Photo prise à La Coste, hameau de St-Abdré de Majencoules (Gard)

Asagadouiro_foto 2  détail  asagadouiro_foto 2Detail

Description de cet outil tel qu’il est utilisé encore de nos jours selon un témoignage personnel, se trouve dans Maison  rustique du XIXe siècle. Vol.1, page 254. :

Asagadouire_1  Asagadouire_2

A la page 255 de la Maison rustique vous trouverez plus d’informations sur l’arrosage dans les Cévennes.. Suivez le lien ci-dessus.

Manouls 'tripes'

Manouls « tripes ». Un ami m’écrit : « J’ai cherché le terme « manouls » sur ton dico, qui veut dire « tripes » en vieux nîmois mais je ne l’ai pas trouvé. Mon père disait: on va préparer un bon plat de manouls. 

Le mot se trouve déguisé en manel ~ manolh « paquet; botte; poignée d’étoupes; paquet de tripes; glane d’aulx, d’oignons » dans l’Alibert. (Une graphie faussement étymologisante; manel  n’existe nulle part, manolh  est attesté au  15e siècle seulement.)

manel, manolh

Manouls, manoul,  vient du latin manupulus « poignée, botte » sens déjà attesté en latin classique. Sous l’influence d’autres mots manupulus  est devenu  manuculus  que nous retrouvons dans presque toutes les langues romanes : roumain manuchiu « gerbe », italien mannochio « faisceau »,  catalan manoll, espagnol manojo, portugais molho  tous avec le sens « gerbe ».

Le passage de « paquet de tripes » à « tripes »   est une évolution sémantique courante, mais dans ce cas c’est un grand saut de « paquet » à « tripes ». D’après le Thesoc manoul, manouls  « tripes »  est courant dans l’Ardèche, l’Aveyron, le Gard et l’Hérault1. A Uzès et Villeneuve on dit manou.

L’abbé de Sauvages  écrit « Manoul dë trîpos » , manoul d’amarinos » (S1, 1756).

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Notes
  1. Le mot  « tripous »  désigne les tripes de veau ou d’agneau, liées en petits paquets et cuisinées » si j’ai bien compris la note du Thesoc

Baiasse, badasso 'lavande fine'

Baiassa « lavande fine » en dauphinois,  bayáso  dans les Hautes-Alpes  est un mot d’origine inconnue. Le Thesoc donne plusieurs attestations dont badafo  dans la DROME  et  les   HAUTES-ALPES, et.  avec la remarque « lavandin sauvage, vieilli ».

Le FEW1 réunit dans le même article baiassa  et les formes avec un -d- comme provençal badasso « nom générique des plantes ligneuses aromatiques »,  le « thym » à Forcalquier et à Apt,  le « pulicaire »  à Marseille,  appelé badaflo  à Arles, mais le badaflo est un « plantain pucier » dans les Bouches-du-Rhône2. Le suffixe avec tantôt un -f- tantôt un -ss-, suggère comme origine le gaulois -asta  ajouté à une racine préromane *bat- > *batasta.

Solerius (1549). Le psyllium  s’appelle chez nous badassos.  En botanique c’est  maintenant le   plantago psyllium L., en français le  plantain des sables ou herbes aux puces.

 

pulicaire pulicaire   plantain pucier

A Marseille on utilisait une badafo « un rameau de bruyère sur lequel on faisait monter les vers à soie pour faire des cocons »,  mais pour l’abbé de Sauvages(S1) la badafo est la lavande fine dont on tire une huile essentielle fort chère. Un badafié ou badassièiro  est un « lieu rempli de lavandes » (M). Autres dérivés : baiassar « couper la lavande », baiassièra  s.f. « côteau de lavande » (Die, Schook),

Rolland Flore VIII, 195  ne connait pas ce mot avec le sens « lavande », mais il cite un article:

Dans son numéro de mai 1909 la Revue Alpine de Lyon a publié, pages 187-196, un intéressant article sur la lavande par M. L. LAMOTHE, de Grand-Serre (Drôme). Nous y apprenons que « la livande pousse d’elle-même dans les zones incultes de dix-neuf de nos départements ». Suit la liste. « Nous lui devons beaucoup dans les communes pauvres du Sud-Est, nourries par le troupeau, de là, l’affection que nous avons pour elle et ce mot très juste : bonne baïassière vaut mieux que champ de blé. » M. Lamothe cite, à cette occasion, une lettre provençale que lui a écrite Mistral après la publication de son propre livre : Lavande et Spic. – L’article de la Revue Alpine traite des variétés, de la distillation et de l’essence. – H. G.

Mon collègue Pierre Gastal, auteur de Nos Racines Celtiques – Du Gaulois Au Français. Dictionnaire. Editions Desiris, 2013,  propose une origine ligure:

BAIASSA (nf, nord-prov.) : lavande.

Fr. rég. bayasse (fleur de lavande) ð baïassière (pente montagneuse où pousse la lavande sauvage). Du gaulois ou plutôt du ligure car c’est une plante méditerranéenne. Toponymes : Bayasse, hameau du Mercantour (com. Uvernet-Fours/AHP) ; Bayasse, lieu-dit de Ventavon/HA (dont la géographie confirmerait une origine ligure).

Vous trouverez une description des différentes sortes de lavande dans le site du Musée de la lavande :

La raccolta della lavanda selvaggia si praticava nelle baiassières (compluvi), luoghi dove crescevano le lavande chiamate in dialetto « baiasses« 

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Notes
  1. vol.21,177-178
  2. Voir Rolland Flore II, 210 Cistus salvi folius; VII,84 Solidago virgo;  VII,98 Pulicaria graveolens; IX,27 Thymus  pour les plantes dénommées avec ce type lexicologique.